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Les chroniques de Benevolt - Chronique #2 - L'angoisse

 

« Qu’est-ce que tu vas faire de ta retraite ? »

 

Absorbée par la découpe de votre cuisse de poulet et la rédaction mentale de vos priorités de l’après-midi, vous avez à peine entendu la question. Devant votre regard lointain, Catherine sourit « hé ho, reviens parmi nous, t’y es pas encore en retraite… Alors, qu’est-ce que tu programmes ? Te remettre à la peinture ? Garder tes neveux plus souvent ? Si j’étais toi, je prendrai des billets d’avion pour la Réunion et j’y passerai la fin de l’hiver. Tu sais que Bernard ne donne plus de nouvelles ? Il parait qu’il ne sort plus de chez lui. C’est Marie qui a croisé sa femme. Parait qu’il déprime. Franchement, c’est n’importe quoi. Comment peut-on déprimer quand on est en vacances pour toute la vie. »

 

Catherine n’a pas tort. La retraite c’est des vacances, d’immenses vacances sans tableaux Excel, sans réunions interminables, sans remarques désagréables des clients, sans priorités pour l’après-midi. Pour le moment, vous n’y pensez pas. La date est surlignée sur le rétro-planning, deux mois après celle de la date d’arrivée de la petite collègue que vous allez devoir former. 37 ans de compétences, 26 ans dans cette entreprise et 9 années sur ce même poste qu’il va falloir résumer en deux mois pour rendre cette petite jeune « autonome sur le poste ». Par ordonnance de la RH. Vous soupirez. Impossible. Trop de dossiers, de fichiers, de tableurs, de PowerPoint, de documents, de classeurs, de cahiers des charges, de réunions à décortiquer, analyser, commenter, expliquer, débuguer. Pas le temps de jouer les institutrices. Et dans son dernier mail, il y avait une faute d’accord « je me réjouie de faire votre connaissance ». Réjouir, verbe du 2ème groupe, je me réjouis. Les fautes ça fait pas sérieux. Vous n’aimez pas les fautes d’accords. Si elle n’écrit pas correctement la petite jeune, ça commence mal.

 

Vous posez votre café en équilibre sur une pile de dossier. Impossible de partir. Impossible de laisser tout ça à cette fille. Elle n’y arrivera jamais. Elle fâchera les partenaires, perdra des données, se trompera dans les comptes-rendus. L’entreprise perdra des clients, devra licencier, se retrouvera au Prud’hommes et finira par déposer le bilan. Votre départ c’est la mort de l’entreprise. Vous vous souvenez du départ de Bernard « le meilleur d’entre nous » avait dit le patron, « son absence laissera un grand vide ». Au début, on parlait de lui, « qu’aurait fait Bernard », « mais si, tu sais, c’était le dossier de Bernard » et puis peu à peu on l’avait oublié. Comme si son travail n’avait jamais existé. Un jour son remplaçant avait tourné son bureau vers la fenêtre et on avait perdu l’habitude de dire « l’ancien bureau de Bernard ». C’était fini. Vous apercevez votre reflet dans la vitre, et vous redressez pour assumer la possession des lieux. Vous n’êtes pas Bernard. Vous êtes indispensable et vous ne partirez pas. La petite jeune n’aura qu’à trouver autre chose.

 

A SUIVRE...

 

Droits d'auteur : Benevolt

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